L'IA peut-elle aider Maurice à éviter une nouvelle crise de l'eau ?
Exemples concrets d'IA pour détecter les fuites dans plusieurs pays, et dessalement solaire en Afrique du Sud et à Rodrigues.
Par Renveer Ramsaha
13 min de lecture Mis à jour le
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Je suis Mauricien et je dirige mon entreprise ici. Ça me fait de la peine de voir les habitants de Camp-Levieux avoir autant de difficultés à obtenir de l’eau, surtout quand les mêmes pénuries semblent revenir chaque année. Avoir de l’eau à la maison ne devrait pas être une inquiétude pour les familles.
J’ai voulu comprendre ce qu’on pourrait faire autrement. J’ai donc regardé comment d’autres pays détectent les fuites, anticipent les pénuries et produisent davantage d’eau douce. Comme je travaille dans l’IA, certaines solutions que j’ai découvertes m’ont particulièrement intéressé.
J’ai eu envie de partager ces recherches. Toutes les idées ne seront peut-être pas adaptées à Maurice, mais peut-être qu’une personne à la CWA, au gouvernement ou ailleurs y trouvera une piste à explorer avant la prochaine crise.

Que nous apprennent les chiffres sur l'eau à Maurice ?
La sécheresse réduit l'eau disponible, et les faiblesses de notre réseau aggravent les difficultés de distribution.
En octobre 2026, la production de la station de La Marie est passée d'environ 110 000 à 56 000 m³ par jour, selon le gouvernement mauricien.
Un autre chiffre m'a marqué. Le National Audit Office indique qu'en 2024, environ 60 % de l'eau produite par la CWA était non facturée.
Cela ne veut pas dire que 60 % de l'eau s'échappait des canalisations : le chiffre comprend aussi les erreurs de mesure et certaines consommations non facturées. Mais l'audit met bien en évidence les fuites et le vieillissement des conduites.
J'ai donc cherché comment d'autres pays parvenaient à repérer les problèmes plus tôt, sans attendre les plaintes des habitants.
Quels pays utilisent déjà l'IA pour mieux gérer l'eau ?
Voici les projets réels que j'ai trouvés. Ils ne répondent pas tous au même problème, mais chacun présente une piste intéressante pour Maurice.
1. Royaume-Uni — repérer des fuites invisibles grâce aux satellites
SES Water faisait face à une difficulté classique : une fuite peut continuer pendant des semaines sous une route ou un champ sans être visible en surface. Inspecter toutes les conduites prendrait trop de temps.
L'entreprise a travaillé avec SUEZ et ASTERRA pour examiner plus de 1 000 kilomètres de canalisations grâce à des observations radar prises depuis l'espace. Les zones où le sol présentait des signes compatibles avec une fuite ont été reportées sur les cartes du réseau. Les techniciens se sont ensuite rendus sur place avec leur matériel d'écoute pour confirmer les résultats.
Résultat : 211 emplacements suspects ont été signalés et 219 fuites confirmées en 59 jours d'inspection. D'après SUEZ, 94 % étaient invisibles en surface, pour environ 900 000 litres économisés par jour.
Intérêt pour Maurice : aider les équipes de terrain à cibler les rues où une inspection est prioritaire. Les chiffres proviennent des partenaires du projet ; ce ne sont pas des économies garanties chez nous.
2. Royaume-Uni — écouter les canalisations avec l'IA
United Utilities possédait déjà des milliers de capteurs qui écoutent les conduites. Mais ils déclenchaient environ 600 alertes par jour. Les équipes perdaient beaucoup de temps à vérifier si chaque bruit correspondait réellement à une fuite.
Avec FIDO Tech, l'entreprise a commencé à analyser automatiquement ces enregistrements. L'IA distingue les sons suspects des bruits ordinaires et aide à estimer l'importance d'une fuite. Cela permet de donner la priorité aux pertes les plus importantes.
Résultat : FIDO indique que 72 % des alertes étaient de fausses alarmes. Sur la période étudiée, le nombre de fuites identifiées quotidiennement a augmenté de 34,9 %, tandis que leur durée a diminué de 49 %. Le fournisseur précise que l'ancien travail de vérification représentait l'équivalent de sept analystes à temps plein.
Intérêt pour Maurice : installer des capteurs ne suffit pas si les équipes reçoivent trop d'alertes. L'IA peut les aider à savoir lesquelles nécessitent vraiment une intervention.
Source : FIDO Tech et United Utilities.

Photo d'illustration et licence.
3. Singapour — détecter les changements anormaux de pression
L'agence publique PUB gère environ 6 000 kilomètres de conduites souterraines et dispose de plus de 450 stations de surveillance. Ces installations mesurent en permanence différents paramètres, mais l'enjeu reste d'interpréter correctement toutes les informations recueillies.
PUB a développé avec Bentley Systems un outil appelé Anomaly Leak Finder. Il compare la pression et le débit mesurés avec ce que l'on devrait normalement observer dans les conduites. Le modèle est actualisé avec les nouvelles mesures, puis les écarts suspects sont signalés.
Résultat : les tests sur des données historiques ont dépassé 80 % de performance globale de détection des anomalies. Pendant les trois premiers mois rapportés par Bentley, deux fuites réelles ont été identifiées et la zone à vérifier réduite à moins d'un kilomètre de conduites.
Intérêt pour Maurice : transformer les mesures des compteurs et des capteurs en informations réellement utilisables. Il faut toutefois commencer par des données et des plans de réseau fiables.
Source : Projet PUB présenté par Bentley Systems, avril 2026.
4. Israël — vérifier qu'une réparation a réellement résolu le problème
À Haïfa, Mei Carmel dessert environ 500 000 habitants dans une zone vallonnée comportant plus de 100 secteurs de pression. Malgré ses investissements dans les compteurs et les capteurs, certaines pertes restaient difficiles à expliquer.
L'opérateur a adopté TaKaDu, qui rassemble les mesures provenant de plusieurs équipements et détecte les variations inhabituelles. Le système suit un incident jusqu'à ce que les débits redeviennent normaux.
Résultat : une hausse anormale a conduit les techniciens à réparer deux fuites. Mais l'alerte continuait. Une seconde recherche a permis de trouver une importante fuite cachée dans un cours d'eau, à l'écart des habitations. TaKaDu estime l'économie à environ 90 000 dollars américains. Le fournisseur décrit également un incident détecté sur une vanne entre deux réservoirs.
Intérêt pour Maurice : une réparation déclarée terminée ne signifie pas toujours que l'eau a cessé de se perdre. Les mesures peuvent permettre de le vérifier.
Source : Mei Carmel et TaKaDu.
5. Australie — identifier les conduites menacées avant leur rupture
Près d'Adélaïde, certains sols gonflent lorsqu'ils sont humides et se contractent lorsqu'ils sèchent. Ces mouvements fragilisent les conduites enterrées.
SA Water a lancé en 2025 un essai satellitaire sur plus de 820 kilomètres de tuyaux. L'objectif est de repérer les zones où les mouvements du sol pourraient favoriser des ruptures, puis d'orienter les inspections et les équipements de détection.
Résultat : l'essai d'Adélaïde reste un projet de prévision, sans baisse des ruptures déjà démontrée. En revanche, le rapport annuel 2024–2025 de SA Water décrit une autre opération satellitaire dans la Southern Eyre Peninsula : 196 emplacements suspects et 33 fuites confirmées dès la première semaine. Il s'agit de deux initiatives différentes.
Intérêt pour Maurice : essayer de prévenir certaines pannes avant qu'elles provoquent des coupures. La pertinence des mesures de mouvements du sol dépendrait évidemment de la géologie locale.
Source : Gouvernement d'Australie-Méridionale · Rapport annuel SA Water.
6. Afrique du Sud — réduire les fuites en ajustant la pression
Au Cap, certaines parties du réseau étaient déjà équipées de dispositifs permettant de réduire la pression. Mais la demande en eau varie au cours de la journée : maintenir une pression inutilement élevée peut aggraver les fuites et fragiliser les conduites.
Un essai dans le secteur d'Eersterivier, couvrant 89,3 kilomètres de conduites et 6 218 branchements, a utilisé un logiciel i2O pour adapter la pression aux conditions tout en maintenant une distribution suffisante aux points les plus sensibles.
Résultat : selon le fournisseur, les fuites ont diminué de 38 % et les ruptures de 58 % dans la zone testée. La solution aurait ensuite été déployée dans 15 secteurs suivis. Ces chiffres ne concernent pas l'ensemble du Cap.
Intérêt pour Maurice : préserver les canalisations peut parfois être aussi important que détecter les fuites après leur apparition. Il faut néanmoins veiller à ce que la pression reste suffisante pour tous les foyers.
7. Portugal — réduire les pertes avec des données fiables, sans IA sophistiquée
À Lisbonne, l'opérateur EPAL devait comprendre où l'eau disparaissait dans un vaste réseau souterrain. La solution a commencé par une meilleure organisation des mesures.
L'entreprise a développé WONE et divisé son réseau en plus de 160 zones surveillées. En comparant l'eau qui entre dans chaque zone avec celle consommée par les clients, tout en suivant les débits et les pressions, les techniciens peuvent repérer plus précisément les pertes et intervenir. Le dispositif s'accompagne d'un programme de maintenance et de renouvellement des conduites.
Résultat : selon EPAL, la part d'eau non facturée est passée de 23,5 % en 2005 à environ 8 % en 2015. Une étude publiée par la plateforme européenne Climate-ADAPT estime les économies financières cumulées à environ 68 millions d'euros sur une dizaine d'années. Ce résultat vient de l'ensemble du programme, pas du seul logiciel.
Intérêt pour Maurice : une bonne mesure des volumes, une responsabilité claire par secteur et un suivi régulier sont utiles même sans IA avancée.
Sources : EPAL · Climate-ADAPT.
L'IA pourrait-elle aider Maurice à anticiper les pénuries ?
Les niveaux des réservoirs, les pluies, la production des stations et la consommation peuvent être analysés ensemble pour estimer les risques à venir.
Les responsables pourraient alors comparer plusieurs situations possibles : des précipitations faibles pendant plusieurs semaines, une réduction de production ou une hausse de la demande.
L'IA ne rend pas les prévisions météorologiques infaillibles. Elle pourrait surtout permettre de préparer des réponses plus tôt, avec des scénarios et leurs incertitudes.
Comment d'autres pays produisent-ils davantage d'eau douce ?
Réparer les conduites est essentiel, mais cela ne suffit pas lorsque la pluie manque. Voici d'autres approches que j'ai trouvées.
Malte — le dessalement dans l'approvisionnement quotidien
Malte est elle aussi une île avec des ressources en eau douce limitées. Son gouvernement indiquait en 2025 qu'environ 70 % de sa production d'eau potable provenait de l'osmose inverse. Le pays a également investi dans l'efficacité énergétique et le solaire.
Source : Gouvernement maltais.
Pourquoi cette méthode est-elle différente du dessalement thermique traditionnel ? Les techniques thermiques utilisent beaucoup de chaleur pour séparer l'eau du sel. L'osmose inverse fait plutôt passer l'eau de mer sous pression à travers des membranes qui retiennent le sel.
Selon l'Agence internationale de l'énergie, cette dernière consomme généralement 2,5 à 6 kWh d'électricité par m³. Son énergie totale est souvent nettement inférieure à celle des méthodes thermiques, même si elle nécessite toujours de l'électricité.
Malte dispose de quatre stations d'osmose inverse, dont une sur l'île de Gozo. En avril 2025, son gouvernement a annoncé des équipements photovoltaïques dans deux stations devant produire 1,8 million de kWh par an. Cela ne veut pas dire que l'ensemble du réseau fonctionne à l'énergie solaire. Source : Gouvernement maltais.
Afrique du Sud — produire l'eau pendant la journée grâce au solaire
À Witsand, une installation d'osmose inverse solaire a été conçue pour produire environ 100 m³ d'eau douce par jour en fonctionnement solaire.
Le fournisseur OSMOSUN présente cette capacité, tandis que la municipalité a décrit un fonctionnement de l'usine pendant la journée et un apport des forages vers ses réservoirs pendant la nuit.

Ce qui est intéressant, c'est de produire l'eau quand le soleil est disponible, puis de la stocker pour la distribuer plus tard, y compris le soir ou la nuit.
Les panneaux solaires ne produisent évidemment pas après le coucher du soleil. Mais un réservoir peut stocker de l'eau douce, sans imposer nécessairement des batteries pour faire fonctionner l'usine toute la nuit.
Il reste à prévoir le pompage, l'entretien, les besoins de secours et la rentabilité du système. Le solaire n'est pas automatiquement la solution la moins chère.
Il faut aussi retenir la contrainte économique. En 2022, la municipalité expliquait que l'électricité coûtait cher et que la station servait surtout lors des périodes sèches ou des fortes affluences touristiques. Le modèle associe dessalement, forages, réservoirs et alimentation électrique de secours.
Rodrigues — une installation solaire existe déjà chez nous
J'ai également découvert qu'OSMOSUN présente une installation au Hôtel des Cocotiers à Rodrigues, réalisée avec l'entreprise mauricienne Ecoasis.
Selon le fournisseur, elle a été conçue pour produire 20 m³ par jour uniquement au solaire, sans batteries, et jusqu'à 60 m³ par jour en mode hybride.
Ce sont des capacités annoncées par le fabricant ; je n'ai pas pu vérifier son fonctionnement actuel. Mais c'est déjà un exemple local dont il serait intéressant de tirer des enseignements.
D'après OSMOSUN, cette installation dessert un hôtel de 84 chambres. En mode hybride, une connexion électrique complète le solaire lorsque les besoins augmentent. Il ne s'agit pas d'un réseau public desservant une ville, mais d'une expérience locale dont il serait utile de comprendre les coûts et l'entretien.
Singapour — réutiliser les eaux déjà traitées
Avec NEWater, Singapour purifie des eaux usées à un niveau élevé pour différents usages, notamment industriels.
Lorsqu'une entreprise peut utiliser cette eau en toute sécurité au lieu d'eau potable, davantage d'eau douce reste disponible pour les autres besoins.
L'eau NEWater passe par plusieurs étapes : filtration des particules fines, osmose inverse, puis désinfection aux ultraviolets. PUB explique que cette eau est notamment acheminée vers les usines et les systèmes de refroidissement par des conduites séparées. En période sèche, une partie sert aussi à compléter les réservoirs avant un nouveau traitement. Source : PUB.
Îles Canaries — dessaler grâce au mouvement des vagues
Ocean Oasis a testé un dispositif utilisant directement l'énergie des vagues pour créer la pression nécessaire au dessalement, sans dépendre uniquement de pompes électriques classiques.
Source : Commission européenne.
La technologie reste expérimentale à grande échelle. Les cyclones, l'entretien en mer, les coûts et les caractéristiques de la houle devraient être étudiés avant toute application à Maurice.
Le rapport européen ReWater décrit plusieurs essais en mer du prototype grandeur nature Gaia. Les composants essentiels ont été testés et le projet est passé vers une phase précommerciale. La fiabilité à grande échelle et le coût de livraison de l'eau aux habitants restent à démontrer.
Ce que je retiens de ces recherches
Ces projets montrent des possibilités bien différentes : détecter les fuites par satellite, écouter les conduites avec l'IA, suivre la pression, vérifier les réparations, anticiper les ruptures et mieux prévoir les pénuries.
Pour produire davantage d'eau, l'osmose inverse plus efficace, le solaire utilisé pendant la journée, le stockage de l'eau et la réutilisation des eaux traitées offrent d'autres pistes.
Toutes ne seront pas adaptées à Maurice, et certaines n'exigent même pas d'IA. L'essentiel serait de connaître la quantité d'eau réellement économisée ou produite, son coût et la fiabilité du résultat.
Pourquoi je partage ces découvertes
Je suis Mauricien et j'aimerais que moins de familles aient à revivre les mêmes difficultés chaque année.
Ces exemples ne remplacent ni les interventions urgentes, ni le travail des ingénieurs, ni la maintenance des infrastructures. Mais les rendre accessibles peut être utile.
Peut-être qu'une personne à la CWA, au gouvernement ou parmi les spécialistes de l'eau y trouvera une piste à approfondir. Peut-être qu'une autre technologie serait mieux adaptée à notre pays.
Dans mon précédent article sur l'IA et Maurice, j'évoquais les possibilités économiques de ces technologies. Cette fois, la question est plus proche du quotidien : pouvons-nous tirer des leçons de ce que d'autres pays ont déjà testé pour mieux préparer les prochaines périodes sèches ?
Les questions qui reviennent
L'IA peut-elle détecter les fuites d'eau ?
Elle peut repérer des anomalies dans des données acoustiques, satellitaires et hydrauliques, à confirmer sur le terrain.
Le chiffre de 60 % correspond-il uniquement aux fuites ?
Non. L'eau non facturée comprend les fuites, mais aussi les erreurs de comptage et certaines consommations non facturées.
Comment produire de l'eau en consommant moins d'électricité du réseau ?
L'osmose inverse alimentée au solaire et la réutilisation des eaux traitées sont des options établies à comparer ; le dessalement par les vagues reste expérimental.
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